Tout le monde connaît le talentueux acteur Alain Delon, à la vie aussi sulfureuse que trépidante, jalonnée de multiples succès professionnels et sentimentaux.
Mais il y a dans le monde maçonnique un autre Delon, Francis, qui, s’il ne court pas de plateaux de tournages en conquêtes féminines, bien plus discret, fait preuve de bien plus d’humilité, et surtout de profondeur.
Le Très Respectable Frère Francis Delon, le Grand Archiviste de la Grande Loge Nationale Française, est la mémoire de celle-ci, ainsi que de l’histoire de la Franc-Maçonnerie française.
La sortie de son livre, sur la base de la thèse de Doctorat qu’il a brillamment soutenu, constitue à la fois un évènement pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Franc-Maçonnerie et une avancée sur les recherches concernant les circonstances qui ont présidé la création de la « Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies Françaises », ancêtre de la Grande Loge Nationale Française.
Francis Delon, est l’exemple même du cherchant et du chercheur, toujours discret, ne parlant qu’à bon escient, et n’exprimant une opinion qu’en fonction de documents incontestables. Il passe ses jours et ses nuits à étudier, à classer, à interpréter et à expliquer des documents – parfois insipides - avec sa rigueur scientifique.
Ce livre est donc le fruit de sept années de travail très méthodique, nécessaires pour mener ce projet à bien.
Francis Delon, y décrit très bien la spécificité de notre maçonnerie régulière dans l’environnement des obédiences françaises, qui voit parfois s’affronter deux visions de la Maçonnerie :
1) la conception anglo-saxonne qui établit une séparation complète entre les grades symboliques et les hauts grades;
2) la conception hexagonale qui privilégie avant tout le rite sur l’organisation obédientielle.
Il explique, par ailleurs que les Frères du Régime Ecossais Rectifié, minoritaires au lendemain de la première guerre mondiale, ont été progressivement marginalisés devant les craintes de la majorité anglophile devant les prétentions du Grand Prieuré des Gaules sur les ateliers symboliques du rite quel que soit la Grande Loge sur laquelle il se sont souchés.
Francis Delon, pour la réalisation de ce livre, s’appuie sur des documents inédits. Ainsi, il a pu accéder Fonds Édouard de Ribaucourt remis en 2005 par son petit-fils, cela grâce à l’ancien Grand Maître de la G.L.T.S.O., René Doux, malheureusement récemment disparu. Il lui a fallu plus d’un semestre pour décrypter et analyser ces 5500 documents numérisés qui lui ont permis de reconsidérer les évènements qui ont conduit au réveil du Régime Écossais Rectifié et au rétablissement de la régularité maçonnique en France.
Les registres des membres et des procès-verbaux de la loge rouennaise Jeanne d’Arc n°5 lui ont permis ainsi d’appréhender le vécu des loges militaires britanniques durant la Grande Guerre.
Pour l’entre-deux guerres, il a utilisé les archives de la G.L.NF., notamment les boîtes d’archives rapatriées de Russie ainsi que celles des loges et de l’administration centrale de l’obédience qui avaient échappé au régime de Vichy et à l’occupant nazi.
En outre, la découverte fortuite dans les archives russes de la Grande Loge de France du registre des procès-verbaux de la loge Anglaise 204 n°2, qui l’avait conservé après son départ de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière, lui a donné la possibilité de reconstituer la cérémonie de réception au premier grade du RER par une loge française au tournant des années 1920.
Francis Delon a récemment répondu à un questionnaire dans lequel on lui demandait pourquoi il avait effectué ce travail. Voici sa réponse :
« L’histoire de la G.L.N.I.R. a longtemps été considérée par les auteurs des autres obédiences comme celle d’une simple « Grande Loge Provinciale Anglaise » (dixit Oswald Wirth) alors que les « historiens » internes n’hésitaient pas à qualifier ce retour d’une Maçonnerie traditionnelle en France de « Miracle de 1913 », Édouard de Ribaucourt ayant d’ailleurs dans ses mémoires inédites minoré son engagement antérieur au sein du G.O.D.F.
C’est ma formation d’archiviste qui m’a amené à m’occuper à partir de janvier 2000 des archives de la G.L.N.F. grâce à l’appui du Grand Maître Claude Charbonniaud et de François Geissmann, le conservateur du musée et de la bibliothèque auquel j’exprime toute ma gratitude. Au fil des dépouillements, j’ai été amené à publier mes premiers articles dans Les Cahiers Villard de Honnecourt. Le tournant a eu lieu à l’occasion du Livre du Centenaire réalisé à l’initiative du Grand Maître Jean-Pierre Servel et où j’ai été chargé d’écrire des articles et des notices biographiques. J’ai alors contacté Éric Saunier avec lequel j’avais collaboré pour son Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie en 2000. Comme il était seulement maître de conférences, il m’a mis alors mis en rapport avec le Professeur Cécile Révauger de Bordeaux qui accueillait des thésards en maçonnologie. C’est la raison pour laquelle je suis devenu docteur en études anglophones en 2018.
Dans la conférence qu’il prononça le 4 mai 1934 devant la Loge de Recherches Saint-Claudius n°21, son ancien Vénérable William James Coombes exposa les six raisons qui conduisent, selon lui, un profane à devenir Franc-Maçon : le rituel, la bienfaisance, l’administration, l’amitié, l’histoire et le symbolisme. Ces concepts ont largement contribué au rayonnement de la Maçonnerie universelle. J’espère simplement avoir contribué à réhabiliter l’importance de l’histoire dans la compréhension du fait maçonnique. »
Dans le tome I Francis Delon s’appuie essentiellement sur des sources inédites, et retrace l’histoire qui a conduit à la création de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies Françaises (l’actuelle Grande Loge Nationale Française) et au rétablissement de la régularité maçonnique selon la maçonnerie anglo-saxonne. Il retrace ainsi les tentatives de créer, au sein d’une maçonnerie française quelque peu anticléricale et progressiste, des loges apolitiques et symboliques, d’abord à la Grande Loge de France en 1899 avec l’atelier anglophone Anglo-Saxon n° 343, puis, à partir de 1910, au Grand Orient de France avec le réveil du Régime Écossais Rectifié grâce à l’appui du Grand Prieuré d’Helvétie qui en était l’unique dépositaire.
Les difficultés rencontrées par ce rite, en raison de son message « évangélique », et l’hostilité des dirigeants de l’obédience conduisirent alors Le Centre des Amis, à l’automne 1913, à s’ériger en une Grande Loge souveraine. Celle-ci fut aussitôt reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre qui souhaitait le rétablissement d’une franc-maçonnerie régulière en France. Affaiblie par des divisions internes et la mobilisation d’une majorité de ses membres lors de la première guerre mondiale, elle échappa à une disparition prévisible en accueillant les loges militaires constituées par des francs-maçons anglophones servant dans les régiments de l’Empire britannique.
Le tome II met d’abord l’accent sur l’échec du projet initial de grande loge francophone traditionnelle en raison de la marginalisation progressive des francs-maçons du Rite Rectifié consécutive au désaveu du Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie, au départ de loges et à l’impossibilité de rallier les courants spiritualistes de Memphis- Misraïm et du martinisme.
L’incompréhension voire l’hostilité des membres britanniques les empêcha également de créer un second atelier rectifié parisien ainsi que d’accueillir Camille Savoire et son Grand Prieuré des Gaules et de participer ainsi la réunification de l’Ordre Rectifié en raison de la séparation existant dans la maçonnerie anglaise entre les ateliers symboliques et les hauts grades.
La Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière devient alors une obédience de type anglo-saxonne à la position originale au sein de la franc-maçonnerie française avec des travaux uniquement rituels, des loges d’instruction et de recherche pour une interprétation du fait maçonnique appréhendée sous l’angle de son histoire. Elle bénéficia alors d’une reconnaissance internationale auprès des grandes loges de l’Empire britannique grâce notamment à la promulgation, par la Grande Loge Unie d’Angleterre, des Basic Principles en 1929, complétés en 1938 par les Aims and Relationships of the Craft rédigés conjointement avec les grandes loges d’Irlande et d’Écosse.
A n’en point douter, ce livre constitue un cadeau indispensable pour tous les Frères Maçons qui s’intéressent à la naissance de la GLNF ainsi qu’au contexte maçonnique de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle.