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Le Myosotis du Dauphiné Savoie - Le Blog des Fidèles d'Amour -

Le Myosotis du Dauphiné Savoie - Le Blog des Fidèles d'Amour -

Tribune consacrée à la défense de la Franc-Maçonnerie régulière d'inspiration judéo-chrétienne.


CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Publié par Fidèle d'Amour sur 21 Janvier 2025, 19:36pm

Madame Eliette Abécassis. Crédit : Eliette Abécassis. Avec l’aimable autorisation de Madame Eliette Abécassis. Tous droits réservés.

Madame Eliette Abécassis. Crédit : Eliette Abécassis. Avec l’aimable autorisation de Madame Eliette Abécassis. Tous droits réservés.

A l’heure où il est de plus en plus difficile de vendre des livres, les gens lisant de moins en moins, Éliette Abécassis est une écrivaine particulièrement féconde : Elle publie environ un livre par an. Elle est aussi une scénariste et essayiste, connue pour ses œuvres qui explorent des thèmes profonds, souvent d’inspiration philosophique, religieuse ou historique.

Née en France à Strasbourg dans une famille juive marocaine, fille de de parents tous deux intellectuels, sa maman, Janine Abécassis, est professeur de psychologie clinique à l’Université de Franche-Comté, son papa, Armand Abécassis, Président d’Institut Universitaire (succédant au philosophe Emmanuel Lévinas), enseigne dans différentes écoles et a été professeur de philosophie générale et comparée à l’université de Bordeaux. 

Mais surtout, c’est un célèbre Talmid Haham, un érudit, un Maître de la Torah et du Talmud. L’un et l’autre sont des écrivains prolifiques et des enseignants réputés.

Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’elle est très influencée par son héritage culturel et religieux. Après des études en philosophie, elle s'est lancée dans une carrière littéraire marquée par des romans à succès tels que Qumran, Le Maître du talmud, Le Trésor du Temple, Sepharade, La Répudiée, Transmission auquel le Myosotis a consacré un article après sa parution.

Plus récemment elle a publié des ouvrages qui traitent de sujets plus contemporains comme la maternité, la jeunesse et les relations humaines.

Eliette Abécassis est une voix importante dans la littérature française contemporaine et son œuvre est marquée par une profondeur intellectuelle qui en fait une auteure passionnante à découvrir.

Pour commencer l’année civile, le Myosotis du Dauphiné-Savoie est ravi de pouvoir offrir à ses lecteurs une conversation à bâtons rompus avec cette talentueuse écrivaine…

*

**

Eliette Abécassis, tout d’abord, merci d’avoir accepté cet entretien pour le Myosotis du Dauphiné-Savoie, média dont les lectrices et lecteurs sont essentiellement des Francs-Maçons résidant dans le monde entier, particulièrement en France et en Israël.

Alors, première question, avez-vous une idée de ce qu'est la Franc-Maçonnerie ?

Une petite idée, pas précise hélas, mais après une magnifique réception, soirée, conférence l'an dernier, j'ai appris un peu plus à connaître la Franc-Maçonnerie.

J'ai été vraiment très impressionnée, très bouleversée, par l'accueil que j'ai reçu, par l'intérêt, par la profondeur de la pensée, des questions, et puis surtout par l'attrait des Francs-Maçons pour les livres, pour le savoir, pour la culture, la connaissance. Cette curiosité-là, je ne la retrouve nulle part ailleurs. Voilà ce que je peux en dire.

Vous faites allusion à votre réception à Nantes par la Grande Loge Provinciale de Maine-Atlantique?

À Nantes, oui.

Globalement, ce que représente l’Institution maçonnique, comment la percevez-vous ?

Vous savez, je suis obsédée, ou en tout cas passionnée par l'idée de la transmission et je la perçois comme un pilier de la transmission au sens général, des valeurs, de la spiritualité, un pilier qui a traversé les siècles, à force de volonté, d'organisation, de pensée et d'outils.

Donc c'est ça qui m'impressionne énormément, que je respecte infiniment et que je pense nécessaire à la vie, à l'humanité tout simplement.

En 2013, vous avez publié un roman, Le Palimpseste d'Archimède, dans lequel vous vous interrogez sur l'omniprésence du nombre d'or, Pi, (3,l4) sur le rôle des mathématiques dans la Création de l’Univers, autant de domaines qui intéressent les Francs-Maçons… Mais dites-moi : une littéraire plongée dans les mathématiques, comment est-ce arrivé ?

Oui, c'est vrai, je m'intéresse aux mathématiques philosophiquement, spirituellement, pas en mathématicienne, parce que j'ai été un petit peu fâché avec les mathématiques, mais ce qui m'intéresse c'est le sens mystique des mathématiques, et le mystère de ce chiffre, ce nombre π3,14, dont j'ai fait le roman.  

Et là où les mathématiques posent vraiment, ou mettent en évidence le mystère du monde, avec ces nombres qui reviennent et qui semblent organiser le monde, sans qu'on sache pourquoi, et sans qu'on puisse vraiment savoir pourquoi. Donc c'est ça qui est fascinant, et qui est romanesque aussi.

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Pour les Francs-Maçons, la vocation centrale consiste à la transmission d’un corpus de savoirs et de valeurs. Il semble que pour vous aussi. Pouvez-vous expliquer cette notion de transmission dans votre esprit ?

Oui, la transmission c'est exactement ce que vous dites : le passage d'une génération à l'autre de valeurs, d'une certaine idée de l'humanité qui va permettre à l'humanité de survivre. Et chaque époque apporte des nouveaux défis, il y a eu plein d'âges avec leurs problèmes, leurs guerres, leurs violences. Là on a une problématique autour de la technologie, de l'intelligence artificielle et de la menace que représente l'intelligence artificielle pour l'homme, mais aussi de la chance que c'est pour l'humanité, si on a les bonnes valeurs. C'est pour ça que ces valeurs, c'est essentiel de les transmettre pour ne pas se perdre en tant qu’humains. C'est comme ça que je vois la transmission. Et aussi, le fait de partager d'époque en époque l'intelligence et le savoir des générations précédentes, nous rends infiniment plus intelligents, puisque maintenant, nous avons la possibilité, grâce à la transmission, grâce à ces chaînes de maîtres et de disciples qui se transmettent ce savoir, de bénéficier de toute l'intelligence de tous nos aïeux, en plus de la nôtre. Et plus le temps avance, et plus cette intelligence et ce savoir vont s'accumuler. Donc, c'est essentiel de ne pas le perdre.

Vos parents sont tous deux des intellectuels, des professeurs et des écrivains. Est-ce cela qui vous a influencé et donné envie de suivre cette direction ?

Oui, bien sûr ! J'ai deux parents professeurs. Mon père, professeur de philosophie à l'université et aussi de Talmud, de pensée juive, ma mère professeure de psychologie à l'université aussi et deux parents qui vivent vraiment pour la transmission, par la transmission jusqu'à aujourd'hui et bien sûr que je suis le fruit de leur éducation et de l'éducation de deux professeurs : ça ne peut donner qu'un professeur ! Et d'ailleurs, quand je m'adresse à mes enfants j'ai tendance à reproduire cette éducation de professeurs. Parfois ils me disent : « mais est-ce que tu peux nous parler en dehors de nous faire un cours ? ».

C'est à dire, je suis, pétrie de cette idée, de cet idéal et voilà ça devient, cette éducation qui devient une essence.

Et vos enfants sont réceptifs à cela ?

Oui, alors ça dépend des périodes.

Les générations ne sont plus les mêmes…

C'est exactement ça. Et en fait, j'oppose la transmission verticale à la transmission horizontale. La transmission horizontale, c'est, la technologie, les réseaux sociaux, le flux auquel nous sommes confrontés en permanence, et qui est important pour les enfants. Il capte beaucoup leur esprit. Et donc, en fait, on doit lutter pour arriver à garder la transmission verticale, c'est-à-dire de père en fils, en fille, de mère en fille, de maître à disciple, pour arriver à leur transmettre justement ce savoir sans que leur esprit soit complètement dispersé par la transmission horizontale. C'est ça le défi d'aujourd'hui, en fait.

Au départ, qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire ?  L'exemple des parents, c'est une chose, mais encore faut-il en avoir envie aussi. Est-ce que, par exemple, vous avez toujours su que vous seriez écrivaine et professeure ?

J'ai toujours voulu écrire. J'ai voulu être professeure quand j'ai commencé à faire de la philosophie et à me passionner pour la philosophie, parce que la philosophie ne débouche finalement que sur elle-même et sur l'enseignement. 

Et oui, j'ai toujours eu envie d'écrire, mais d'écrire des romans, de raconter des histoires. Pas d'écrire des essais comme mes parents, mais de distraire en instruisant. C'est ça la force du roman, c'est qu'il permet de s'adresser au plus grand nombre, tout en distrayant, c'est très important. Voilà. C'est une autre façon de transmettre.

Madame Eliette Abécassis. Crédit : Eliette Abécassis. Avec l’aimable autorisation de Madame Eliette Abécassis. Tous droits réservés.

Madame Eliette Abécassis. Crédit : Eliette Abécassis. Avec l’aimable autorisation de Madame Eliette Abécassis. Tous droits réservés.

Et précisément, y a-t-il des auteurs ou des œuvres en particulier qui vous ont inspirée ?

Oui, j'ai eu envie d'écrire en lisant Le Nom de la Rose de Umberto Eco. Ça, c'est vraiment le livre qui m'a donné envie d'écrire. Parce que je trouvais que là, il y avait une forme de, comme dit Umberto Eco, de narrativité de la connaissance, exceptionnelle à travers un polar. Il a donné de la noblesse au polar. C'est un gros pavé. Je l'ai lu plusieurs fois, je l'ai lu avec passion ce livre. Pour moi, c'est un très grand livre.

Y a-t-il des livres particuliers qui ont un impact significatif sur votre carrière d'écrivain à part Le Nom de la Rose ?

À part Le Nom de la Rose, il y en a beaucoup. J'aime beaucoup Albert Cohen. J'aime beaucoup son style, son mérite. Et puis, il y a tous les classiques. J'ai beaucoup aimé les romanciers du XIXe siècle, Flaubert, Balzac, Maupassant, ces romanciers qui ont donné leur lettre de noblesse au roman. Et puis Proust, dans sa quête de l'écriture et de devenir écrivain, extraordinaire la recherche…

...Du temps perdu ?

Oui, cette exploration du temps et le fait qu'on puisse justement, reprendre la maîtrise sur le temps par l'écriture. Voilà, tout ça m'a beaucoup inspirée, continue de m'inspirer, parfois à travers des écrivains que je découvre aujourd'hui. 

Une curiosité, votre frère et votre sœur écrivent aussi ?

Alors, ma sœur, pas du tout, elle est pédiatre, et mon frère, oui, il écrit, il est monteur, il réalise des films aussi.

Est-ce que vous pouvez évoquer votre vision de votre parcours en tant qu'écrivain ? Est-ce que vous avez des regrets ? Est-ce que vous avez été amenée à faire des sacrifices au nom de votre vocation d'écrivain ?

Non, parce que j'ai plutôt sacrifié pour ma carrière d'écrivain. 

En fait, comme toute femme, quand on a des enfants, je crois qu'à un moment donné, on est obligé de faire un choix, comme tout homme aussi. Pour les hommes, c'est plus facile.

J’ai eu des enfants rapprochés, et ce n'était vraiment pas compatible avec ma carrière d'écrivain. Pas avec l'écriture, mais avec ma carrière. C'est-à-dire le fait d'aller dans les salons du livre, le fait d'aller faire des conférences, le fait de faire le Tour de France quand on lance un livre. Quand on a des petits bébés… j'ai complètement arrêté ça. Et je ne le regrette pas, au contraire. J'ai privilégié la maternité à l'écriture, parce que c'est ce que je préférais !...

En yiddish, on dit Schkoyeh! Vous êtes une mère juive…

Complètement. Mais alors tellement ! (Nous éclatons de rire.)

Justement, vous êtes une écrivaine multifacette. Vous explorez des thématiques très différentes. Vous-même, vous définissez comme une écrivaine française, une écrivaine juive, ou une écrivaine française-juive, ou juive-française ?

J'aurais envie de dire une écrivaine un peu tout court. Parce que, je ne sais pas, oui, française, juive, ce que vous voulez, séfarade. On a tous des identités multiples et on peut les accumuler, ces identités, parce qu'on a tous beaucoup de facettes. 

Et donc l'écriture permet de montrer, en tout cas d'explorer les différentes facettes. C'est ça qui est formidable dans l'écriture, c'est qu'on peut à chaque fois changer de thème. Et je n'ai jamais voulu écrire le même livre. À l'inverse de certains écrivains que je respecte infiniment, mais qui tournent toujours autour de la même obsession. Moi, ce qui m'intéresse, c'est justement de faire un livre sur les juifs séfarades, et puis faire un livre sur une juive française dans Alya qui se retrouve perdue dans sa propre société, justement, et qui pose ce problème-là de cette double identité. Et puis écrire un livre qui parle de toute autre chose aussi. Et voilà, et d'explorer plein de registres.

 

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Est-ce que votre identité juive, qui est très affirmée, se conjugue facilement avec votre identité française?

Très, oui, très, très, avec bonheur, parce que je trouve que l'identité française est faite justement de transmission d'une culture fabuleuse, d'une histoire littéraire, culturelle incroyable, et qui est centrée autour de l'humanisme et des droits de l'homme.

Donc, je dirais qu'il y a une parfaite osmose entre les deux.

Je vous rejoins parfaitement…

C'est vrai, n’est-ce pas ?

J'ai l'habitude de dire que j'ai deux poumons…

Oui, c'est ça. C'est exactement ça !

Vous êtes issue d'une famille juive marocaine. En quoi votre héritage culturel et religieux influence votre écriture ?

Alors, beaucoup, parce que forcément on écrit par son éducation, par ce prisme-là. J'ai écrit des livres sur le monde sépharade. Et puis, c'est quelque chose qui m'a beaucoup inspirée, cette origine de mes parents, qui est très présente chez eux, et justement cette double identité. Mais aussi d'une façon plus générale, parce que dans mon dernier livre, « Divorce à la française », justement, qui est à la française, un livre qui s'inscrit dans un cadre juridique très franco-français, et pourtant qui montre toutes les différentes facettes de la vérité et à quel point la vérité est fragmentaire et plurielle. Et donc, en fait, cette façon de réfléchir à travers des identités plurielles, marque mon écriture, même quand il ne s'agit pas de parler d'un sujet spécifique, lié à ses origines.

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Que vous inspire la notion de Tradition ?

Ça m'inspire le diptyque Tradition-Transmission. Y a-t-il une transmission en dehors de la tradition ? C'est-à-dire, est-ce qu'on peut vraiment transmettre en dehors de rituels, d'outils, d'institutions, de cadres ? La tradition est un cadre qui favorise énormément la transmission. J’y suis extrêmement attachée. Et ce cadre-là, dans le judaïsme, qui va être, par exemple, le Shabbat, où on décide de s'arrêter, d'arrêter toute activité une fois par semaine et de se retrouver justement en famille, dans la synagogue, avec ses amis, tout ça, ça va favoriser énormément la transmission, parce qu'on peut transmettre des idées comme ça en général, mais quand ça s'inscrit dans le corps, en fait, c'est beaucoup plus fort.

Dans La Répudiée, vous parlez du poids de la tradition dans les relations personnelles. Pourquoi vous avez choisi d'aborder ce thème assez délicat? 

Je voulais parler de la femme, de la femme religieuse, de la femme dans le milieu ultra-orthodoxe, et poser ces questions-là, justement de la transmission à travers un couple qui ne peut pas avoir d'enfant. Mais ce qui m'intéressait c'était aussi de parler du statut de la femme dans le judaïsme orthodoxe, qui a un statut à la fois extrêmement privilégié et à la fois qui pose beaucoup de questions. 

Mais je le fais sous forme de questions, pas sous forme de critiques, parce que c'est toujours décrit de façon romanesque avec tendresse.

Si je ne m'abuse, vous avez aussi écrit les dialogues de Kadosh ?

Oui. Kadosh est un film dur.

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Précisément sur ces différents sujets, comment vos idées prennent forme ?

Ce sont des envies de livres qui naissent souvent de discussions, d'inspirations, de l'air du temps. Tout d'un coup, il y a quelque chose qui naît. Et puis, après, c'est 2% d'inspiration et 98% de travail. 

Oui, de recherche… Vous travaillez beaucoup avant d’écrire....

Oui.

Dans votre…on peut parler d'œuvre, maintenant, les questionnements existentiels, la quête spirituelle, qui je le remarque, sont essentiellement juifs, occupent une place centrale. Comment ces thèmes s'imposent à vous ? 

Camus dit qu’« écrire, c'est mettre de l'ordre dans ses obsessions ». En fait, je pense que justement, la réponse est dans la question : ça s'impose à moi. Ça vient de l'extérieur, mais ça rejoint une préoccupation intime, mais qui devient universelle, parce que, si je ne faisais que raconter quelque chose de très singulier, qui n'intéresserait que moi, ça n'intéresserait personne.

Donc c'est là où l'intime rejoint vraiment l'universel. Et je pense que la transmission, c'est un sujet qui concerne tout le monde.

De même, le rôle de la famille revient souvent dans vos romans. Quel message souhaitez-vous faire passer à travers cette thématique ?

C'est vrai qu'il y a un questionnement autour de la famille et du lien familial qui est un lien privilégié de transmission. Mais ce questionnement, la famille dans la modernité, enfin rejoint celui de la famille dans la modernité, à l'heure de cette dissolution des liens dont parle le sociologue Zygmunt Boman dans ses livres, sur l'amour liquide, la société liquide, les enfants de la société liquide, toutes ces enquêtes passionnantes qu'il fait sur les liens familiaux à notre époque, dans notre modernité.

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Et donc j'aime bien donner à voir à travers les romans, parce que les romans donnent à voir, en fait ils ne défendent pas de thèse, mais ils donnent à voir ces questionnements.

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Je suis frappé de constater que, si vos livres sont souvent des vecteurs de transmission de savoirs et de valeurs millénaires, vous abordez aussi régulièrement les thèmes de la modernité, comme, par exemple, Instagrammable, ou dans un autre domaine, le Corset invisible, et maintenant Divorce à la française. Comment choisissez-vous ces thèmes que vous voulez aborder ?

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Je vais encore citer Camus, que j’adore : « Vivre et témoigner de vivre ». 

C'est ça, c'est la vie. C'est ce que je vis, c'est le fait que j'ai des enfants. Les enfants nous inspirent dans cette modernité, nous posent des questions, et nous remettent beaucoup en question. Et donc, ça vient de ça, de ce que je vois, de ce que je ressens, de ce que je vis et qui m'inspire et qui va rejoindre ces questionnements éternels.

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Dans vos livres, vous vous intéressez aussi beaucoup à la condition féminine, et pas que dans vos livres, d’ailleurs ! Quel message espérez-vous transmettre à travers les romans qui abordent ce thème ? 

Alors oui, certainement, bien sûr, un message de liberté, de cette impossible liberté, difficile liberté pour la femme.

 C'est l’évidence !

Oui, c'est l'évidence. Elle est difficile en général pour l'homme, mais alors je crois encore plus pour la femme, parce qu'il y a toujours des nouvelles façons d'asservir la femme. Et c'est pour ça que je me suis engagée dans beaucoup d'associations de défense des femmes. Et donc, mes livres montrent ce combat, cet éternel combat. 

Mais vous avez un message à adresser, quand même ? Vous voulez leur dire quelque chose ?

Je ne sais pas si c'est un message... Non, c'est plus, là encore une fois, de donner à voir et de poser des questions. Je crois que c'est ça aussi le roman. Le roman n'a pas forcément un message, mais il pose des problèmes et des questions. Il offre un miroir, en fait.

C'est aussi ça le sens de l'intelligence, selon la tradition juive.

Oui, exactement. (NDLR : En hébreu, intelligence se dit « חָכמָה », « Hohma », qui se décline en deux mots : Koah et Ma : Force du questionnement).

La force du questionnement. C'est ça le roman, c'est la force du questionnement, plus que la force du message, en fait. Après, chacun va interpréter et se faire son propre message.

On va plus loin. En tant qu'auteure et femme dans le monde littéraire, quels défis avez-vous rencontrés et quelle place souhaitez-vous donner aux personnages féminins dans vos histoires ? Qu'est-ce que vous en pensez ? 

Cette place n'est pas toujours facile justement parce qu'on a des défis qui sont ceux de la vie d'une femme et donc de s'imposer comme écrivain et femme. Maintenant c'est beaucoup plus facile, mais enfin ce n'est pas une place évidente et je pense que ça fait partie de cette quête de la liberté dont on parlait, pour la femme, d'arriver à conquérir sa liberté aussi dans l'écriture et par l'écriture. C'est aussi un combat en fait, et c'est un combat qui n'est pas facile à mener, je vous assure.

Avec la montée en puissance des réseaux sociaux et du numérique, comment percevez-vous l'impact de cette évolution sur la littérature et sur la pensée en général ?

Alors, catastrophiquement. Encore une fois, je ne veux pas être anti-réseau et anti-technologie. Et je pense que ça peut être une chance formidable pour la transmission. Mais le problème, c'est qu'on est soumis à ce flux, où la bêtise se mélange à l'intelligence, où le mensonge se mélange à la vérité. C'est pire que de la désinformation, c'est une sorte de mélange entre l'information et la désinformation, les réseaux. Et donc en fait, il faut arriver à être encore plus intelligent pour ne pas être submergé par les algorithmes qui vont nous radicaliser dans notre pensée à une vitesse de plus en plus croissante. 

Et c'est un danger pour l'esprit, c'est un danger pour la démocratie, c'est un danger pour l'intelligence et c'est un danger pour la liberté de penser. On est vraiment manipulé par les réseaux, donc c'est encore plus important d'arriver à lire des livres et à continuer de lire. Et voilà, et quand on disait, ben oui, c'est difficile d'être une femme et écrivain, et c'est encore plus difficile d'être un écrivain dans notre société, où on a toute cette compétition des réseaux sociaux, des plateformes, des séries, qu'il faut arriver à capter l'attention du lecteur dans tout ça! Avec des problèmes d'attention pour tout le monde, pas que pour les enfants. Tout le monde est en train de devenir fou, on n'arrive pas à maintenir son attention plus de 5 minutes sur un truc. Et donc le défi pour l'écrivain est immense aujourd'hui, immensément important. Parce que c'est en lisant qu'on va garder notre intelligence.

Et on perd ça. J'ai certains de mes lecteurs qui me reprochent de faire des interviews trop longues. Moi j'aime les interviews sous forme de conversation. Et on me dit non.

C'est rare, c'est très rare.

Et je me dis : Si un franc-maçon n'est pas capable de lire plus de 10 minutes, il vaut mieux qu'il change de vocation...

Selon vous, l'écrivain, a-t-il encore, ou a-t-il une responsabilité vis-à-vis de la société ?

Oui, encore plus qu'avant, plus que jamais. 

Et ce n'est pas, je veux dire, ce n'est même pas une responsabilité, ce n'est pas politique, c'est spirituel en fait. C'est-à-dire, c'est de sauver l'esprit de l'homme, c'est de sauver l'humanité à travers l'intelligence humaine. Et c'est justement de rétablir une vraie pensée, c'est-à-dire une pensée qui soit contradictoire, pas univoque. Une immense responsabilité, immeeeense est la tâche. 

Et la littérature, de manière spécifique, a-t-elle elle aussi une responsabilité dans la société ?

Je pense, oui.

De la même manière ?

De la même manière, et justement en divertissant. Parce que les romans, enfin, donc la littérature, les romans, divertissent et instruisent en divertissant et c'est comme ça que nous allons pouvoir quand même adresser des messages à cette société de spectacles en divertissant, en rentrant dans l'arène du spectacle.

Précisément, puis-je me permettre de vous demander si le 7 octobre a eu un impact direct dans votre vie.

Énormément. Dans ma vie, c'est un cataclysme, j'ai du mal à me remettre, difficile de penser à autre chose, difficile de se relever, c'est une obsession permanente, c'est quelque chose qui est là et qui rend tout le reste totalement dérisoire et qui fait qu'on essaie de se raccrocher - à quoi, je ne sais pas - pour arriver à survivre intellectuellement, spirituellement, émotionnellement. Et en tant qu'écrivain, alors là ça m'a été difficile aussi d'écrire sur autre chose que le 7 octobre, mais difficile d'écrire sur le 7 octobre. Donc, vous voyez, moi je suis... Je suis encore complètement sidérée en fait. On est en état de sidération.

Traumatisée ?...

Traumatisée, oui. C'est ça.

C'est terrible de se voir glisser et d'avoir finalement peu de possibilités de se raccrocher à quelque chose, et en tout cas à un espoir.

Je veux dire que la seule chose qui quelque part me donne une consolation face au déchaînement de barbarie, de violences physiques et verbales, d’antisémitisme, de mauvaise foi et de mensonges, ce sont les marques de soutien de mes Frères Francs-Maçons…

Oui, c'est vrai. C'est merveilleux ça. Au moins vous avez ça.

Oui !

Incroyable !

Je dois dire que j'ai reçu des témoignages qui m'ont tellement ému que je les ai publiés. Pour que ce soit aussi un soutien aux frères israéliens. 

Oui, génial !

Et bouleversant...

Je pense à un très haut dignitaire chez nous, (quand je dis chez nous, c'est à la Grande Loge Nationale Française), un sage franco-africain  qui est un chrétien mystique. Un vrai. Il sait pourquoi il est chrétien, ce qui est finalement relativement rare. Et qui tous les matins de bonne heure à 5h, est en prière. 

Ah oui !...

Et qui m'a écrit : « Je suis juif, je suis Israël ! » … Cela ne s’oublie pas .

C'est merveilleux.

Dans sa bouche...

Oui, mais c'est incroyable. Il y a eu comme ça aussi, des témoignages. Je pensais à un poète qui s'appelle Emmanuel Godo et qui a écrit dans « La Croix » un texte sublime :

Article du poète Emmanuel Godo dans La Croix.

Article du poète Emmanuel Godo dans La Croix.

Pensez-vous qu'un écrivain doit être engagé ?

Bien sûr, je pense qu'un écrivain doit être engagé, mais engagé auprès de l'homme, de l'humain.

Le pogrom du 7 octobre, ses développements notamment ici en France, vous questionnent sur votre identité d'écrivain ?

Oui, comme je viens de le dire, c'est compliqué d'écrire sur autre chose, et c'est compliqué d'écrire dessus et c'est compliqué de voir la pertinence d'écrire ce qui s'est passé, donc c'est un questionnement permanent.

Vous aviez déjà envisagé les mécanismes de la sauvagerie et du meurtre, dans votre livre « Petite métaphysique du meurtre » … Qu’est-ce qui vous a amenée à réfléchir sur ce sujet?

C'était une réflexion sur la Shoah et sur l'histoire. Et donc, oui, c'est vrai. Et on voit que tout ça est encore à l'œuvre… La perpetuation du mal.

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Et alors justement, est-ce que cette addition, Shoah, 7 octobre, ça donnera lieu à de nouveaux projets littéraires pour vous ?

Je n'y pense pas encore du tout.

Précisément, est-ce que vous avez d'autres projets littéraires ?

Pour l'instant, non, parce que je suis encore vraiment dans la promotion de mon livre « Divorce à la française ». Et donc, en fait, j'ai du mal à faire autre chose. Je fais beaucoup de signatures, des rencontres dans le milieu de la justice qui sont extrêmement intéressantes, avec le questionnement sur la justice, auprès des avocats, des magistrats, et donc je suis encore vraiment dans la découverte, de la résonance du livre dans ce milieu-là. C'est très passionnant, très intéressant.

Selon-vous, quels sont les principales dérives de notre époque ? C'est la barbarie ?

C'est ça, la violence, et surtout, et c'est là où j'ai envie de porter mon dernier roman, parce que le divorce n'est qu'un cadre pour penser la vérité, cette vérité qui est fragmentaire, plurielle, et qui est sans cesse confisquée par les mensonges, par les dogmes, par le fanatisme. Je pense que c'est ça la principale dérive de notre époque, cette violence-là.

Comment voyez-vous évoluer le monde de l'édition, de la littérature dans les années à venir, à l'ère du développement de l'intelligence artificielle ? 

C'est très compliqué. C'est de plus en plus compliqué. J'espère que les maisons d'édition vont rester indépendantes, plurielles. Chacune va pouvoir publier le livre qu'elle veut et non pas être prisonnière du marché. Le marché est très dur parce que de moins en moins de gens lisent.

Et il y a de plus en plus d'écrivains…

Oui, on dirait qu'il y a plus d'écrivains que de lecteurs. Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu'on va devenir. Je suis très inquiète. 

Qu'est-ce qui vous amène à changer d'éditeur ?

En fait, les éditeurs, ce sont des rencontres entre des hommes.

Donc, les maisons d'édition ne sont pas abstraites, elles sont incarnées. Par conséquent, ça dépend des projets. Il y a des projets qui se prêtent plus avec certaines maisons d'édition, d'autres avec d'autres maisons d'édition. C'est par projet, c'est par livre, en fait. 

Aimeriez-vous, si c'était possible, entretenir un dialogue avec vos lecteurs ?

Oui ! C’est formidable, grâce aux réseaux sociaux, on y arrive. Avant, c'était vraiment très solitaire, l'écriture. Maintenant, avec les réseaux sociaux, on arrive à établir ce dialogue. Et pas seulement pendant les signatures, ça peut être permanent. Alors, moi, j'ai des amis qui discutent tous les jours à travers Facebook, Linkedin, avec leurs lecteurs. Tous les jours !

Moi, je ne peux pas le faire tous les jours, mais en tous cas, périodiquement, et c'est formidable.

Dans certains de vos livres, vous décrivez des histoires d'amour avec beaucoup de pudeur et de réserve. Ce n'est pas difficile d'écrire des histoires d'amour quand on ne les a pas soi-même vécues ?

On s'inspire toujours de ce qu'on a vécu. 

Vous avez fait des sites de rencontres ???

Ah non, non, ça, non ! Ça, c'est mon côté enquêtrice. Mais il y a aussi l'imagination. C'est important, l'imaginaire, dans l'écriture des romans.

C'est pour ça que je demandais si ce n'est pas difficile ?

Non, c'est plaisant. J'aime bien découvrir, et écrire sur des milieux que je ne connais pas.

Pourquoi ce besoin de mêler des éléments autobiographiques dans vos œuvres ? 

On écrit quand même toujours beaucoup avec son intimité, ce qu'on a ressenti, ce qu'on a vécu, même s'il y a le côté enquête. C'est ce mélange d'intime et d'universel qui fait qu'on ne peut transmettre à tous une expérience singulière. C'est ça qui est intéressant et qui fait que je m'adapte aussi de ce que j'ai vécu. 

Vous m'avez dit que vous êtes absorbée maintenant encore dans la promotion de « Divorce à la française ». J'ai observé qu'en moyenne, vous accouchez d'un livre par an. Donc, vous avez un thème en réserve ?

(Elle rit…) Là je n'ai pas encore de thème en réserve, non pas encore vraiment en fait, parce que j'ai été un peu débordée, j'ai déménagé, etc. 

Donc ça m'a pris beaucoup d'espace, mais bon, je crois que ça va venir à partir de janvier.

Est-ce que vous rencontrez des difficultés à trouver une inspiration ?

Non.

D'un coup ça vient ?

Oui…

Donc jamais d’inquiétude, vous ne vous inquiétez pas du lendemain ?

Non, sur l'inspiration non. Sur mon avenir d'écrivain, oui, mais sur l'inspiration non.

Madame Eliette Abécassis dans la maison de Rashi, à Troye. Crédit : Eliette Abécassis. Avec l’aimable autorisation de Madame Eliette Abécassis. Tous droits réservés.

Madame Eliette Abécassis dans la maison de Rashi, à Troye. Crédit : Eliette Abécassis. Avec l’aimable autorisation de Madame Eliette Abécassis. Tous droits réservés.

A Nantes à la soirée organisée par la Province du Maine-Atlantique à l’initiative du Grand Maître Provincial Philippe Ber. et de son Assistant Grand Maître chargé de la communication, François Tes. , tout le monde connaissait vos bouquins, et ils se sont arrachés à la signature qui précédait votre conférence... Ils se sont tous vendus, il n’en restait aucun !

Mais parce que, voilà, c'est ce que je vous disais, c'est un milieu extraordinairement ouvert sur le savoir et la connaissance. Ce n'est pas le reste du monde. C'est l'élite de l'élite de l'élite, là !

Ah ben, je vous dis, c'était exceptionnel. Exceptionnel!

Que vos livres s’arrachent comme ça ?

Mais bien sûr, je n'ai jamais vu ça de ma vie, non, non, c'est exceptionnel !

Je puis en conclure que oui, les Francs-Maçons se veulent être des sachants, des femmes et des hommes qui se passionnent pour tout ce qui fait la vie…

CONVERSATION A BÂTONS ROMPUS AVEC ELIETTE ABECASSIS, LA CELEBRE ECRIVAINE DE LA TRANSMISSION

Divorce à la française d’Eliette Abécassis. Roman (Publié chez Grasset. 288 pages, 35€)

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G
merci mon frère pour ce riche échange
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