La révélation, le 28 avril dernier, de l’existence d’un « protocole administratif » signé entre le Grand Maître de la GLAMF Alain Juillet et celui du Grand Orient de France, Daniel Keller n’était pas restée sans surprendre pour ne pas dire stupéfier, les Frères de l’Alliance, que la hiérarchie de l’obédience n’avait pas jugé utile d’informer. Ce protocole n’a-t-il d’administratif que le nom ? Là est la question.
Jusqu’à présent, Le Myosotis du Dauphiné-Savoie, pour sa part s’est abstenu de tout commentaire sur cette affaire, considérant que, pour surprenant que soit le fond de cet accord, il engageait deux obédiences non reconnues, dans ce qui est leur droit le plus absolu de conclure les accords qu’elles souhaitent.
Or, « Hiram.be » vient de publier le 20 mai une interview du Grand Maître du Grand Orient de France, Daniel Keller, signataire de ce protocole, qui apparaît comme un recadrage pour le moins éloquent des propos d’Alain Juillet.
De quoi éclairer notre regard et attiser notre curiosité.
Tout d’abord les faits. Voici le contenu intégral de ce protocole :
Article 1
Les Obédiences signataires décident de se transmettre mensuellement la liste des frères radiés ou exclus et de se communiquer régulièrement la liste des profanes refusés.
Article 2
Elles décident de se consulter avant toute décision d’intégration d’un Frère provenant de l’autre puissance Maçonnique.
Article 3
Elles décident de permettre aux Frères de leurs obédiences respectives de se visiter dans le respect des règles en vigueur dans chacune d’entre elles.
Article 4
Elles autorisent les membres de leurs Obédiences à être membres affiliés des Ateliers de recherche que chacune d’entre elles constitue.
Article 5
Les Loges des deux Obédiences qui se réunissent dans les mêmes locaux organiseront une fête solsticiale annuelle pour développer les liens de fraternité.
Article 6
Les Obédiences signataires conviennent d’organiser une rencontre annuelle pour s’assurer de la bonne application du présent Protocole Administratif.
Article 7
Le présent Protocole Administratif pourra être dénoncé à tout moment, soit d’un commun accord entre les parties, soit unilatéralement. En toute hypothèse, la dénonciation prendra effet au terme d’un préavis de 6 mois au moins.
Article 8
Le présent Protocole Administratif est établi en quatre exemplaires originaux. Son entrée en vigueur s’opérera dès qu’il aura été ratifié dans les mêmes termes, par chacun des organes délibératifs des Obédiences signataires.
Ce protocole a été signé le 18 février 2014, date à laquelle Alain Juillet, Grand Maître de la GLAMF était supposé être à Baltimore…Ce qui révèle les dons d’ubiquité extraordinaires conférés par la Grande Maîtrise de la GLAMF…
Nonobstant ce détail, les points saillants de ce document concernent l’article 3 sur les inter-visites maçonniques et l’article 4 sur le travail maçonnique en commun dans les Ateliers de Recherche avec possibilité d’affiliation à ces dernières par les Frères des deux obédiences. Ces deux articles sont à relire dans la perspective de ce qui est en jeu actuellement, c’est à dire la tentative de construction de la CMF et son ambition de reconnaissance par 5 Grandes Loges Européennes.
Plusieurs questions se posent.
Première question : l’accord est-il de nature à infléchir les positions des acteurs de la prétendue « recomposition du paysage maçonnique français » ?
Deuxième question : pour être effectif, l’accord doit-il êtres soumis à une quelconque ratification par des organes tels qu’assemblées ou convents ?
Troisième question que nous ne développerons pas aujourd’hui : comment cet accord interfère-t-il ou comment résulte-t-il des accords contenus dans le traité de la CMF et ou dans les accords préexistants à la GLDF ?
Confirmée par l’interview de Daniel Keller, la teneur du protocole Grand Orient de France -GLAMF est suffisamment claire pour avoir déclenché une tempête de commentaires dans les blogs. Cela d’autant que les Frères de la GLAMF ont découvert l’existence de cet accord dans lesdits blogs, leur hiérarchie s’étant dispensée de les en informer.
Le 28 avril dernier « Hiram.be » titrait : « GLAMF et GODF négocient dans le dos des copains. ». Clément, il n’est pas allé jusqu’à dire que la hiérarchie de la GLAMF négociait avec le Grand Orient de France dans le dos de la Grande Loge de France, mais aussi dans le dos de ses Loges et des maisons des rites.
Sentant le danger et sous le feu des critiques venues de toutes parts, le Grand Maître de la GLAMF, Alain Juillet, réagissait dans La Lumière L’Express, son canal de communication favori, par une brève « mise au point » déplorant que, je cite :
«La diffusion inopinée du Protocole signé le 18 février 2014 entre le Grand Orient de France et la GL-AMF a suscité quelque émoi dans une certaine blogosphère. Il s’agit bien, avant tout, d’une convention administrative classique comme il en existe entre toutes les obédiences, qu’elles soient régulières ou non, pour régler leurs relations administratives, financières, voire disciplinaires.
Ce protocole intègre, à l’article 3, une clause standard concernant les inter-visites qui en fonction des obédiences signataires s’applique ou ne s’applique pas ; en l’occurrence, elle ne peut s’appliquer entre le Grand Orient de France et la GL-AMF qui respecte en cela strictement les « Basic Principles » qui fondent la régularité des Grandes Loges dans le monde.
En effet, pour les Frères de l’Alliance, seule est autorisée la participation aux Tenues de Loges appartenant aux seules Grandes Loges membres de la Confédération Maçonnique de France (…)».
Il ponctuait son message d’une phrase adressée aux blogs : « On ne peut que regretter, hélas, les interprétations et les commentaires partisans et malveillants qu’on peut lire, ici ou là, et qui trahissent bien les intentions de leurs auteurs ».
En écho à cette prétendue « mise au point », mardi 20 mai, le Blog Maçonnique de Geplu, « Hiram.be », publiait à son tour l’Interview particulièrement édifiante du Grand Maître du Grand Orient, Daniel Keller, apparaissant comme un « recadrage » des propos du Grand Maître de la GLAMF, ravivant ainsi les inquiétudes des Frères de la GLAMF.
Que dit le Grand Maître du Grand Orient ?
« (…) La diffusion de ce document doit donc être replacée dans ce contexte: elle n’a rien d' « inopinée » ni de « discrète » pour reprendre des propos lus ici ou là… lorsqu'un document est disponible pour l’information des Loges, il va de soi qu'il n'a pas vocation à rester secret. Cela étant, ce protocole ne sera officiel, pour ce qui concerne le GODF, qu'après son éventuelle ratification par le Convent ».
Plus loin, il enfonce le clou :
« L'article 3 du protocole est très clair et prévoit la possibilité d'inter visite. Ce n'est pas le cas avec la GLNF avec laquelle nous n'avons qu'un accord judiciaire, la GLNF n'autorisant pas l'inter visite. Le protocole avec la GL-AMF présente donc une innovation intéressante. Il est bien évident que ce droit se fera dans le respect des procédures en vigueur dans chaque obédience, mais aussi telles qu'appliquées par chaque loge. A ce sujet, il me semble important de faire confiance au bon sens des ateliers. Ce protocole fixe de mon point de vue un cadre, avec le souci d’éviter toute ingérence bureaucratique dans la vie des loges. Il y aura vraisemblablement des loges de la GL-AMF ou du GODF qui souhaiteront recevoir des Frères de l'autre obédience, et d’autres qui ne le souhaiteront pas : c'est leur responsabilité. Au demeurant, je n'ai pas une passion absolue pour l'uniformité ».
Ainsi donc, au moment même où Alain Juillet, se faisant chantre de la Régularité, plaidait à Baltimore pour l’obtention d’une reconnaissance en faveur de la GLAMF et de la CMF, il négociait avec le Grand Orient de France un protocole autorisant des inter-visites.
La mention « dans le respect des règles en vigueur » dans l’article 3, faisant allusion aux règles de la GLAMF, s’applique aux règles des deux parties. Au Grand Orient, la pratique est d’accepter les Franc-Maçons de toutes les Obédiences.
A l’inverse, cette phrase dit littéralement que, s’il autorise les Loges à refuser les visites de Frères de l’autre obédience, au motif qu’ils ne respectent pas leur règle, le protocole autorise les Frères de la GLAMF à visiter le Grand Orient de France.
Il convient de préciser que l’article 4 semble ne concerner que l’affiliation à des « ateliers de recherche » travaillant sous une forme non rituelle.
Pourtant, cet évènement est loin d’être banal.
Comment ce protocole est-il susceptible de faire bouger les lignes ?
Les 5 Obédiences qui ont soutenu l’idée de création de la C.M.F. vont bien devoir prendre acte de la réalité : la CMF n’est plus aujourd’hui composée principalement que de la Grande Loge de France et de la GLAMF.
Pour ce qui est de la GLAMF, on comprend clairement qu’elle vient d’autoriser une forme d’inter visites avec le chef de file des obédiences « libérales » : le Grand Orient. Pour ce qui est de la Grande Loge de France, son Grand Maître Marc Henry a indiqué que la question des inter visites ressort de la responsabilité individuelle de chaque Frère et qu’il y va de sa « liberté de conscience », relativement à ses obligations. La liberté de conscience est le joker des discours de la GLDF. La hiérarchie de la Grande Loge de France ne fera rien pour interdire les inter visites.
Il faut également saluer l’habile numéro d’escamotage du Grand Maître de la Grande Loge de France, Marc Henry, lorsqu’il affirme sans sourciller qu’il n’y aucun traité d’amitié entre le GO et la GL et que par conséquent, une rupture entre les deux obédiences n’a pas lieu d’être, tout simplement parce qu’elle est sans objet. Habile manœuvre pour se concilier le convent qui se tient en juin et pour concentrer le vote sur des questions moins épineuses qu’une « rupture sans ambigüité » avec le GO. Chapeau l’artiste !
Une question cependant, à laquelle les délégués du convent de la Grande Loge de France sauraient répondre : nous n’avons pas pu retrouver les déclarations officielles par lesquelles les conventions et traités d’alliance signés entre GO et GL en 1964, 1965, et 1972 auraient été abrogés. Qu’en est-il également du protocole signé à Reykjavik en 2002 entre le GO, la GL, et l’Ordre Maçonnique Mixte International « Le Droit Humain » ? Ce protocole confirme de manière non équivoque les droits d’inter visite entre les Frères des 3 obédiences et la primauté donnée à la défense de la laïcité. (Les sœurs du Droit Humain n’étant pas reçues à la GL).
Imaginons que, malgré tout, le convent de la Grande Loge soit favorable à l’équilibriste Marc Henry et qu’il accorde à son futur Grand Maître le pouvoir de continuer l’aventure CMF.
Comment les 5 Grandes Loges européennes salueront-elles ces tours de passe-passe ? Iront-elles jusqu’à reconnaître la CMF, au péril de leur propre reconnaissance internationale, ou se contenteront-elles de « saluer les progrès accomplis dans la tâche de recomposition du Paysage Maçonnique Français ? », attendant ensuite l’évolution des choses et se gardant bien de reconnaître prématurément qui que ce soit, dans l’attente peut-être inavouée de la maturation, à l’insu de la Grande Loge Unie d’Angleterre, d’une 3ème voie écossiste, entre la maçonnerie régulière anglo-saxonne et la voie dite « libérale ». Peut-être est-ce le moment de se souvenir de la création de cette fédération de Suprêmes Conseils Européens à laquelle le Suprême Conseil anglais n’a jamais participé ?…
Reste une question intéressante, très intéressante :
Pétri de la pratique démocratique du Grand Orient de France, le Grand Maître Daniel Keller précise bien que le protocole d’accord avec la GLAMF ne sera effectif « qu’après son éventuelle ratification par le Convent ».
On se souvient tous des procès en tyrannie de l’ULRF en son temps, procès enflammés faits à l’odieux « système GLNF ». On se souvient de la grande transparence démocratique à laquelle appelait Alain Juillet dans la mirifique GLAMF, dont on a promis aux Frères qu’elle serait reconnue en quelques mois si elle réunissait 400 Loges… La lumière démocratique brillant désormais en toute liberté, nous attendons avec intérêt de savoir comment la ratification du protocole GLAMF-GO sera inscrite à l’ordre du jour de sa prochaine assemblée et quel sera le résultat du scrutin.